Terreau philosophique vivant dans lequel l’acupuncture prend racine
無爲 Wu Wei, de l’éloge du vide à « l’utilité d’être inutile »
« Il n’est rien qui ne s’arrange par la pratique du WU WEI. » Lao-Tseu
Avec un peu de hauteur et de mise en perspective historique, nous réalisons rapidement qu’à travers le temps, l’être humain s’est adonné sans relâche et de manière exponentielle à toujours plus d’interventionnisme, et ceci dans tous les domaines de l’existence : que ce soit en termes de conquêtes, d’agriculture ou d’industrie, de chimie, de technologie, mais aussi en matière d’éducation, de psychologie, de droit, de médecine, de gouvernance… il lui a fallu explorer, recenser, analyser, classer, hiérarchiser, développer, transformer, accélérer, sécuriser inlassablement, en une quête effrénée de mieux-être ou de pratique, une soif d’innovation, une recherche d’optimisation, d’évitement des risques, de gain de temps, d’argent, etc. et ceci au nom d’un soit-disant « progrès » civilisationnel.
Pour le meilleur et pour le pire…
Ce faisant, il s’est éloigné subrepticement, mais inexorablement, des grandes philosophies anciennes et en ce qui nous concerne de celle du WU WEI, fleuron de la pensée taoïste (parvenue jusqu’à nous depuis Lao Tseu), dont on retrouve l’essence sous d’autres noms ou d’autres formes chez un bon nombre de peuples traditionnels et même dans certains des grands mouvements philosophiques de l’histoire (cf. stoïcisme grec ou pensée rousseauiste pour les plus proches de notre culture).
Traduit maladroitement en français par le « non-agir » – rendant équivoque le vrai fond de l’idée – l’idéogramme WU WEI ne transcrit ni un appel au rien faire, ni une normalisation de la passivité, ni une légitimation scabreuse du laxisme. Il renvoie paradoxalement bien à l’idée de la réalisation, qu’elle soit d’actions ou personnelle, mais il porte l’accent sur l’attitude mentale qui l’accompagne : faire les choses évidemment, mais sans ne jamais forcer leur cours, c’est-à-dire sans ne jamais orienter, induire ou contraindre les phénomènes, encore moins les contrôler ou leur résister, c’est-à-dire oeuvrer avec un certain détachement, ce qui sous-entend à brûle-pourpoint deux aspects majeurs complémentaires :
- dans la relation au monde, il est conseillé de ne pas interférer sur les processus naturels de vie, et par conséquent de ne pas nuire à l’intégrité d’autrui ou bousculer l’ordre naturel pré-établi des choses (respect de l’altérité sous toutes ses formes) ;
- dans la relation à soi-même, de ne pas succomber au désir ou à la volonté et de conserver une position d’ouverture et d’acceptation de ce qui se présente à nous, sans quoi on risque de produire de nouveaux blocages (cf. laisser les événements s’écouler sans se laisser submerger par les émotions permet de s’en libérer plus vite en favorisant le discernement).
Le WU WEI incarne de cette manière une philosophie qui promeut le non-interventionnisme (et par extension le non-vouloir, le non-jugement et le non-attachement), au nom d’un certain « ordre cosmique » en mouvement (tout est à sa place), celui-ci étant considéré comme le garant de la protection et de la souveraineté de toute forme de vie, pour aujourd’hui ou pour demain (en commençant par la nôtre)…
« C’est la Nature que l’on doit prendre comme guide », nous rappelle Sénèque, d’autant plus que l’être humain se voit investi par la tradition chinoise d’une responsabilité sur laquelle Mencius met bien l’accent : par son alignement sur les lois naturelles, l’Homme entre Ciel et Terre concourt à l’équilibre de l’univers…
Par son essence, le WU WEI ne peut incarner davantage ce qu’est la véritable démarche écologique : promouvant l’intelligence de la Nature, mais insistant aussi sur son fragile équilibre, le WU WEI ne cherche à agir qu’en accord avec elle et appelle à la reconnaissance absolue de la primauté de ses lois via la préservation, l’accompagnement ou la promotion de ces dernières. Se conformer aux règles de la nature sans ne jamais aller à leur encontre est en effet la condition sine qua non au respect et à la pérennité du vivant sous toutes ses formes à court et à long terme : accepter, suivre et accompagner les lois et les contingences de la nature permet de cultiver la viabilité du vivant et de recevoir santé et bien-être dans une démarche de prévention sans égal.
Or on a tendance aujourd’hui à à résister, à s’arc-bouter, à maîtriser, forcer, lutter, tenir… Il suffit de savoir prendre les pouls chinois de nos contemporains pour comprendre le propos ou encore d’observer à quel point la terminologie de la guerre s’est imposée dans le bavardage quotidien de nos sociétés modernes.
On ne peut pourtant changer l’ordre des saisons, on ne peut s’insurger que l’eau mouille ou que le feu brûle, que les fruits et légumes mûrissent au printemps et à l’été, que nous ayons besoin de respirer ou de dormir pour vivre, qu’une grossesse dure 10 mois (lunaires), etc.
C’est ainsi… Pourquoi donc toujours vouloir que les choses eurent été autrement ? Pourquoi vouloir maîtriser la Nature, présider ou échapper à ses contingences ?
Au sens propre, tel que le décrit subtilement l’idéogramme WU WEI, il s’agira donc de se mettre en action (n’est-ce pas l’essence de l’incarnation ?), mais pas n’importe comment, et surtout jamais avec une volonté ou une intention dirigée. Il sera question d’agir, avec une certaine neutralité, quel qu’en soit le scénario. D’agir, avec un certain détachement, sans velléité particulière, c’est-à-dire sans attendre de résultat précis. D’agir, sans ne jamais orienter les choses dans une perspective de profit personnel. D’agir, sans ego ou prédominance du moi. D’agir, sans interférer sur les flux naturels ou les grandes lois de la vie. D’agir, sans nuire, dans le respect de soi, d’autrui et de la bio-éthique. D’agir, et de laisser faire, dans une attitude d’accueil et d’acceptation absolue…
« D’agir sans agir », dirait Lao Tseu, pour insister sur la nécessité de changer notre regard sur les choses… Même si tout cela s’avère aussi finalement une forme d’agir !
Le WU WEI met effectivement en garde quant à l’interventionnisme humain à tort et surtout à travers…
D’où cette question centrale qu’il soulève : « tout le monde a conscience de l’utilité d’être utile, mais nous sommes-nous posé la question de l’utilité d’être inutile » ? En d’autres termes, l’interventionnisme (expression du vouloir et du désir) est-il toujours la meilleure démarche à adopter ?
Nous écartons évidemment les élans naturels et spontanés d’aide qui nous viendraient si nous assistions à une noyade (= « l’utilité d’être utile »), mais le WU WEI questionne sur la plus-value objective de l’implication humaine systématique sur le cours des choses (autant physiquement qu’émotionnellement). Il n’est en effet pas interdit de s’interroger sur les incidences d’une main humaine sur tel ou tel aspect de la vie à plus long terme. Ne pourrait-il y avoir un effet délétère plus fâcheux à vouloir mettre son grain de sel (sable ?) dans tous les rouages du vivant ?
Est-il vraiment plus utile, plus viable et plus écologique, par exemple, de consommer que de ne pas consommer ? De bâtir une éolienne en pleine nature que de ne pas en bâtir ? D’utiliser des produits phytosanitaires ?
« Ce n’est pas en tirant sur les plants de riz qu’on les fait pousser plus vite ».
N’aurions-nous pas plus intérêt à nous épargner ou nous interdire certaines interventions, en une humble démarche de respect du vivant (et donc de soi) tel qu’il est, et par là même de conserver une certaine « écologie comportementale et émotionnelle » afin de protéger la capacité des générations futures à vivre en paix et en harmonie avec la nature ? Rappelez-vous le battement d’aile du papillon… En d’autres termes, ne serait-il pas plus sage d’appliquer délibérément une démarche de protection du vivant, dans une perspective de préservation des espèces et de la vie sur terre ?
« Dans le doute, abstiens-toi », disait Pythagore.
S’abstenir, voilà pour le WU WEI la meilleure manière de respecter et d’honorer la vie… ce que les penseurs de l’antiquité chinoise assimilaient au « vide », et par extension au détachement et au dépouillement. Si une action n’est pas garantie d’apporter une plus-value à la vie, collectivement et à long terme, pourquoi ne pas s’en priver ? S’abstenir d’intervenir, s’abstenir de vouloir forcer ou modifier le cous naturel des choses, s’abstenir d’innover à tout prix, s’abstenir d’attendre un quelconque résultat…
Le vide est en effet au centre des sagesses traditionnelles asiatiques. Une vraie dithyrambe lui en est faite. Et pourtant d’aucuns diront que la nature en a horreur !… Erreur majeure puisque la matière en est principalement constituée (quelle proportion de vide entre les atomes par rapport à la taille de ces mêmes atomes ?) et que la fonction ne peut s’exercer que grâce à lui. La preuve en est : la notion de vase n’existe que par la céramique qui le délimite mais son utilisation n’est conditionnée que par le vide situé en son sein… Votre maison ne prend forme que par les murs qui la constituent mais ce que vous utilisez n’est que le vide situé entre ses murs, ainsi que ses ouvertures…
Le vide est en effet ce qu’on utilise en priorité. C’est lui qui permet, conditionne et entretient la fonction via la préservation du mouvement (il doit rester libre), et par extension, c’est lui qui conditionne l’expression et la pérennité de toute forme de vie…
C’est la même philosophie qui faisait dire à SUN TSEU que « l’art suprême de la guerre, c’est soumettre l’ennemi sans combattre ». La meilleure manière de gagner la guerre, c’est effectivement de ne pas la mener. Sans combat, pas de sang, pas de morts, pas de perte, pas de profits…. ce sur quoi Euripide mettait l’accent avec sa noble conscience humaniste : « Eviter la guerre, tel est donc le devoir de tout homme sage ».
Vide, non-agir, silence, pudeur, humilité, paix, lenteur, vertu, patience, absence de jugement, méditation, contemplation, arts martiaux, sagesse, longévité… autant de traits historiques caractéristiques des peuples asiatiques qui ont fait leur lit sur les principes du WU WEI (relire K. SCHIPPER, le corps taoïste).
Pour faire le pont avec la MTC, c’est ce qui explique cette apologie de la fonction naturelle : on comprend de cette manière que les procédés thérapeutiques orientaux visent essentiellement à entretenir et soutenir les fonctions d’un organisme, sans ne jamais chercher à interférer sur son logiciel. Faire et laisser faire… On ne force jamais le cours des choses et on fait confiance à l’intelligence intrinsèques des cellules sur lesquelles on s’appuie : réveiller ou stimuler des fonctions naturelles, oui. Les forcer, non. Les modifier, encore moins.
C’est la raison pour laquelle aucune maladie n’est traitée en tant qu’entité indépendante qu’il faudrait neutraliser en Asie : on prend en charge une personne avec des désagréments, des signes de dérèglement mais surtout avec un terrain, une constitution, une histoire, une étiologie, une psychologie qui lui sont propres et uniques. Dans l’intention de rétablir l’ordre pré-établi des choses, à savoir la santé, laquelle, in fine, est un état naturel. Galien nous le rappelait sans ambages : « la maladie est un état non naturel du corps qui perturbe une fonction ».
En somme, « le vide ne peut pas être estimé pour lui-même… Il est estimable pour la paix qu’on y trouve. » Lao-Tseu